« L'œuvre d'art est une tentative vers l'unique. Elle résulte d'une activité indépendante mais on voit aussi converger en elle les énergies des civilisations. Elle est matière et elle est esprit, elle est forme et elle est contenu. Cette merveille, à la fois hors du temps et soumise au temps est-ce un univers qui s'ajoute à l'univers, qui a ses lois, ses matières, son développement  ?

Henri Focillon, La vie des formes, 1934

À regarder les œuvres de Guillaume Barth, l'on pourrait se dire, au propre comme au figuré, qu'il n'y a pas de fumée sans feu. Avec cette expression s'impose immédiatement l'image d'une envolée, d'un signal, d'une dispersion et d'une promesse de disparition. C'est aussi une démonstration par rétroaction, une figure de cause à effet : il ne se passe jamais rien sans raison. S'il s'agit par cette métaphore de signifier dans le langage courant par la sollicitation d'un des quatre éléments utilisés par la philosophie naturelle, qu'il y a bien une source vivante à toute action dont la conséquence est d'adopter, avec ou sans gravité, une certaine forme, par modification d'état, aussi fugace soit-elle, alors le champ de la création ne fait pas exception tant il n'est pas exempt de mécanismes d'altération. À une manifestation de forme, même informe et éphémère, comme peut l'être la fumée, en précède nécessairement une autre, une forme première, si ce n'est une forme primaire, artificielle ou naturelle, comme peut l'être le feu. Il en va ainsi des associations expérentielles et entropiques à l'œuvre dans la pratique de Guillaume Barth lorsqu'une matière incandescente est utilisée pour produire un dessin par sa mise à feu, lorsque des briques de sel défient l'inéluctable incidence du miroir d'eau dans lequel elles se reflètent, lorsqu'encore un champignon est soumis à son évaporation pour laisser derrière lui le fantôme de sa présence dissipée.

De ces expériences menées autant par détermination que dans d'autres cas par un empirisme conscient du potentiel créatif des découvertes qu'il implique, s'organise une proximité entre des formes originelles, telles que le cercle et la sphère, qui s'imposent comme une obsession, et des formes, des situations, que l'on pourrait dire, de destination, par effet de transformation. Entre les unes, programmatiques et les autres, résultantes, il est possible de voir se produire un trajet, une intention, et une trajectoire, une orientation. Conçues dans une dynamique cyclique interne au processus de création ou formelle dans la situation visuelle qu'elles installent, qu'il s'agisse de sculptures, de dessins, d'images fixes ou en mouvement, le regard qui se pose sur leurs surfaces, sur les motifs qu'elles contiennent comme sur leurs contours, se fait circulaire et giratoire autant que les formes dont elles procèdent et qu'elles décrivent sont circonférentes sans être closes.

De ces formes constantes dans l'imaginaire de Guillaume Barth et justement ouvertes dans leur avenir en ce qu'elles s'empêchent par leur impossible reproduction à l'identique de s'inscrire dans un système de déclinaison et de répétition, l'ensemble de quatre compositions Du dessin d’un cercle à la disparition d’une sphère (2010), répond d'abord à l'événement d'un geste, en creux, d'un corps à l'œuvre qui cherche à décrire un espace et à le contenir. Définies par rapport à l'amplitude physique de leur auteur, les figures dessinées à la main avant que ne soit déclenchée la combustion de la poudre noire accrochée aux épingles qui suivent le tracé des lignes, apparaissent dans la linéarité d'une évolution, et dans la circularité de leur propre rotation tant elles semblent rouler et découvrir leurs différentes facettes à chaque nouvelle étape de la densification de leur apparence. D'un premier cercle en tant que forme géométrique simple jusqu'à l'apparition d'une sphère par ajout successifs de lignes courbes qui se croisent, c'est ainsi que prennent forme les volumes de ces figures aussi célestes qu'astrales, suspendues dans un espace sans attache, pénétrables par le regard mais irrémédiablement distantes et abstraites comme le sont les étoiles et les planètes. Si leur apparition est soumise aux brûlures progressives dont elles font l'objet, cette révélation des images intrinsèquement liée à l'action risquée de la calcination participe d'un paradoxe fécond : c'est par l'emploi d'un élément destructeur qu'apparaît l'ultime image d'un soleil noir, aussi vif et dense que l'événement de sa formation centrifuge s'est inscrit perceptiblement à fleur du support de son histoire crépitante et monochrome, pour qu'en fin de course le plein s'oppose et succède au vide. De la vacuité initiale d'une figure creuse à la plénitude de la forme finale, le désir primordial de traduire la quête de la possession d'un espace est rendu saisissable par l'alternance instable d'un élément primaire mis à l'épreuve, sans contrôle, de sa brûlante affectation. Là, alors que le feu a surpris l'œil par la rapidité de sa mission, les photogrammes scintillants d'incandescence extraits de la vidéo Météore (2015) suggèrent que les astres consument aussi leurs vies en orbite.

Et s'il n'y a pas de fumée sans feu, le dicton oubli cependant de convoquer l'étape d'après : il n'y a pas de feu non plus sans traces de consomption. De la cause à l'effet, précisément, la substance évanescente de l'événement comme de sa disparition produit aussi une surface, une volume indiciel, somme toute une image dont l'épaisseur correspond à l'emplacement et à l'amplitude de son foyer. C'est précisément ce qui se joue dans la série Quitter la Terre (2014) composée de trente dessins au coprin noir d'encre sur papier cartonné. De ce champignon dont les spores fabriquent une encre noire en se décomposant sous l'effet de la chaleur, Guillaume Barth en a saisi le potentiel métaphorique d'un corps organique qui se dissout dès qu'il est extrait de son milieu et qui néanmoins possède en lui les ressources de laisser une empreinte de son passage. Dans le sillage du chemin d'une existence qui s'en est allée, du sol à d'autres sphères, à défaut de s'inscrire, et même de s'écrire, la mémoire se dépose en une fragile surface par mimétisme de toutes les chairs qui se dissolvent entre ciel et terre.

En comprenant ainsi que toute forme de vie est appelée à partir en fumée, alors l'espace à parcourir peut être le combustible de toute une vie. À cet égard, les gestes délibérés et parfois fortuits engagés par Guillaume Barth en tant que dessinateur impliqué à l'échelle de son être comme à l'échelle d'autres cellules vivantes, côtoient ceux du sculpteur qui s'engage aussi à l'horizontale sur le terrain d'une aventure : aller de l'avant, d'ailleurs, serait autant une des définitions de ce travail artistique qu'une injonction à construire et tenir des distances, tant les œuvres qui en procèdent résultent d'une spatialisation physique, géographique et temporelle, desquelles émergent des formes qui font face, autant qu'elles tiennent leurs positions, à la verticale. À ce propos, Elina (2015) a consisté en la construction d'une sculpture hémisphérique de briques de sel de 300 centimètres de diamètre, dans le désert Salar de Uyuni en Bolivie où la réflexion attendue de cette architecture dans les eaux de pluie a produit un redoublement symétrique du motif convexe, et a eu pour effet de faire apparaître une forme sphérique entière dans un milieu naturel où l'étendue de ciel contribue à élargir encore l'espace environnant, l'univers même de cette fictive planète dont la déliquescence programmée, latente, attribue toute sa raison d'être a la spécificité de cette tentative d'intégration d'un geste artistique à l'écoumène du paysage.

En cela, agissantes, tantôt précaires, tantôt mobilisables dans leur durée de vie, les œuvres de Guillaume Barth sont toujours des formes vives : soit dans le processus de sédimentation de leur condition de formation et d'apparition, soit du point de vue des vestiges qu'elles produisent et qui parfois ne manquent pas d'être impliqués ailleurs, sous une autre forme. Ainsi, a contrario du principe de nature formée, cette nature des formes définitives, certaines de ces œuvres relèveraient davantage du principe opposé d'une nature pensée comme un monde vivant. Intrinsèquement en mouvement, aussi présent en tant que forme symbolique que prompt à se dissoudre sous nos yeux, le monde formé qu'envisage Guillaume Barth fonctionne à quelques égards tel un vif avertissement en regard de la vanité de tout ce qui vit en un temps court devant l'impertinente impermanence d'un monde plus vaste et engagé dans une histoire qui dépasse la durée de la vie humaine. Appelé à se courber doucement sous l'effet du temps, cet avenir indiscernable nous informe que la fin de la course n'est pas encore advenue, tant parallèlement aux positions verticales qui viennent parfois à se coucher, le monde et son régime, eux, ne cessent de poursuivre leur révolution.

— Mickaël Roy,
2016, pour le catalogue du Festival Musica